L'histoire industrielle aime les vainqueurs. L'iPad, présenté en janvier 2010, est devenu en moins de deux ans l'objet le plus vendu de sa catégorie au monde, redéfinissant ce que signifie « tablette » pour des centaines de millions d'utilisateurs. Ce succès commercial éclatant a écrasé, dans la mémoire collective, les tentatives qui l'ont précédé. Or ces tentatives étaient — sur le plan conceptuel — étonnamment proches de ce que Apple finira par produire. Comprendre pourquoi elles ont échoué, et ce que ces échecs ont enseigné à Apple, permet de mieux situer la place de l'iPad dans l'histoire longue qu'a explorée notre essai Une histoire de la tablette.

1989 — la GRiDPad

La GRiDPad est probablement la première tablette informatique grand public au sens moderne. Lancée par GRiD Systems Corporation en septembre 1989, elle pèse 2 kg, mesure 30 × 20 cm, et propose un écran monochrome LCD de 10 pouces avec stylet de saisie. Elle tourne sous MS-DOS modifié, dispose de 1 Mo de RAM (2 Mo en option), et sa batterie tient trois heures.

L'innovation conceptuelle est massive : la GRiDPad est la première machine informatique pensée comme un objet à tenir en main et à transporter, pas comme un ordinateur portable miniaturisé. Le stylet est intégré dans le boîtier, la prise en main pensée pour l'usage debout, l'interface logicielle adaptée à la saisie au stylet. La société d'origine, GRiD Systems, vise initialement les inspecteurs de terrain — agents d'assurance, contrôleurs gouvernementaux, livreurs — qui ont besoin de saisir des données en mobilité.

L'échec est commercial avant d'être technique. La GRiDPad coûte 2 370 dollars de l'époque (environ 6 000 dollars actuels), la batterie est insuffisante pour une journée de terrain, et la reconnaissance d'écriture (qui constituait l'argument marketing principal) est trop imprécise pour être utile. GRiD Systems vend environ 10 000 unités sur trois ans, principalement à l'État du Maryland pour ses inspecteurs des autoroutes et à quelques grandes assurances américaines. La société est rachetée par AST Research en 1992 ; la gamme tablette est abandonnée en 1994.

Une note historique mérite mention : Jeff Hawkins, ingénieur principal de la GRiDPad, fondera quelques années plus tard Palm Computing, où il tirera les leçons de la GRiDPad pour concevoir le Palm Pilot — appareil qui, en réduisant l'ambition à la prise de notes simple, deviendra un succès commercial massif.

1993 — l'Apple Newton MessagePad

L'Apple Newton est, dans l'histoire des échecs technologiques, un cas d'école. Le projet est lancé chez Apple en 1987 sous l'impulsion de Jean-Louis Gassée (alors vice-président de la R&D), avec une ambition vertigineuse : créer un appareil de poche capable de comprendre l'écriture manuscrite en cursive et de gérer l'agenda, les contacts, la prise de notes d'un cadre nomade. John Sculley, alors PDG d'Apple, baptise la catégorie Personal Digital Assistant — un terme qui passera dans la langue commune.

Six ans de développement, plusieurs centaines de millions de dollars investis, des choix techniques ambitieux (processeur ARM intégré dès le départ, ce qui se révélera prophétique, mais batterie alkaline standard parce que les batteries lithium-ion ne sont pas encore industrialisables). Le MessagePad 100, première version, est lancé en août 1993 au prix de 699 dollars. La presse spécialisée est, dans l'ensemble, plutôt positive — l'objet est élégant, compact (450 g, dimensions de carnet), techniquement sérieux.

L'effondrement vient de la fonction marketing centrale : la reconnaissance d'écriture cursive. Elle marche mal. Très mal. La bande dessinée Doonesbury, dans une série de strips publiés entre août 1993 et octobre 1993 par Garry Trudeau, ridiculise la fonction en montrant un Newton qui transforme « Catching on? » en « Egg freckles ». Les strips sont repris par Jay Leno dans son émission de fin de soirée. La crédibilité du produit est anéantie en six semaines, à un moment où les bugs sont en train d'être corrigés mais où il est trop tard pour le marketing.

Le Newton continue d'évoluer pendant cinq ans — MessagePad 110, 120, 130, 2000, 2100. La reconnaissance d'écriture devient excellente dans les versions tardives, presque parfaite dans la 2100 de 1997. Mais le mal est fait. Quand Steve Jobs revient à Apple en juillet 1997, après le rachat de NeXT, il annonce l'arrêt de Newton dans sa première grande purge stratégique de février 1998. La gamme est arrêtée, l'équipe dispersée. Plusieurs ingénieurs Newton rejoindront, dans les années suivantes, l'équipe iPhone.

La crédibilité du Newton est anéantie en six semaines par une bande dessinée — à un moment où les bugs sont en train d'être corrigés.

1994 — le Knight Ridder Tablet

La Knight Ridder Tablet n'est pas un produit commercial. C'est un prototype conceptuel développé entre 1992 et 1995 par Roger Fidler, journaliste et ingénieur travaillant pour le groupe de presse américain Knight-Ridder, alors propriétaire d'une trentaine de quotidiens régionaux aux États-Unis. Fidler, qui a passé toute sa carrière à observer la transformation numérique de la presse, anticipe — avec une précision qui fait rétrospectivement froid dans le dos — l'arrivée du journal numérique sur tablette.

Le prototype Knight Ridder, présenté dans une vidéo interne de 1994, est une plaque rectangulaire de format A4, légère, à écran couleur tactile, sans clavier, conçue exclusivement pour la lecture du quotidien numérique. L'utilisateur pose la tablette sur sa table de petit-déjeuner, lit son journal en feuilletant à la main, regarde des publicités contextuelles, peut zoomer sur des images. La résolution prévue, les couleurs, la mise en page anticipent l'iPad de 2010 dans ses moindres détails — au point que la vidéo Knight Ridder, retrouvée et republiée sur YouTube en 2007, sera commentée par les blogueurs technologiques comme une « prophétie ».

Le prototype n'est jamais industrialisé. Les composants nécessaires — écran couleur tactile à haute résolution, batterie compacte, processeur capable d'afficher du contenu riche — n'existent pas en 1994 à un coût qui permet la production de masse. Knight-Ridder ferme son laboratoire en 1995 par décision financière du conseil d'administration, qui considère que le projet est trop loin de l'horizon temporel raisonnable. Roger Fidler quitte le groupe de presse, devient enseignant en journalisme, et continuera à publier sur la presse numérique jusqu'à sa retraite en 2014.

Knight-Ridder, l'éditeur, sera racheté par McClatchy en 2006. Plusieurs des journaux régionaux qui composaient le groupe disparaîtront dans les années 2010, victimes de la transition numérique que leur propre prototype avait anticipée seize ans plus tôt.

Ce que ces trois échecs ont en commun

Trois facteurs reviennent dans les trois cas.

Le coût des composants. En 1989-1995, les écrans couleur, les processeurs, les batteries lithium-ion à haute densité, les capteurs tactiles capacitifs ne peuvent pas être assemblés à un coût qui permet une commercialisation grand public. La GRiDPad, le Newton et le Knight Ridder Tablet sont tous bloqués par cette contrainte matérielle — pas par leur conception logicielle.

L'absence de réseau cellulaire haut débit. Les trois machines fonctionnent en isolé ou via des connexions filaires épisodiques. La synchronisation Cloud, qui rendra l'iPad utile au quotidien, n'existe pas. Les données restent locales, donc fragiles, donc l'objet est moins utile.

L'écosystème logiciel manquant. Aucun magasin d'applications, aucun moyen de distribution simple pour les développeurs tiers. Les trois machines dépendent de leur propre éditeur pour produire les applications, et cet éditeur n'a pas la capacité de couvrir tous les usages.

Ce que Steve Jobs en a tiré

La leçon classique, racontée dans les biographies de Walter Isaacson et de Brent Schlender, est que Steve Jobs a tiré du Newton la conviction qu'il fallait attendre. Attendre que les composants soient prêts. Attendre que l'écosystème logiciel existe (l'App Store sera lancé en 2008, soit deux ans avant l'iPad). Attendre que le réseau cellulaire haut débit existe (3G en 2003, vraiment utile en 2007). C'est la leçon de la patience industrielle.

Mais il y a, à mon sens, une autre leçon que Jobs a tirée et qui est moins commentée. C'est la leçon du marketing. Le Newton a échoué parce qu'Apple a survendu une fonction (la reconnaissance d'écriture cursive) qui n'était pas encore prête. Quand l'iPad est lancé en 2010, Jobs ne survend rien. Il présente l'iPad comme un objet pour lire, écrire des e-mails, regarder des films, jouer à des jeux. La présentation est sobre, presque modeste. Pas de promesse de reconnaissance d'écriture, pas de promesse d'intelligence. Juste un objet qui fait ce qu'il fait.

Le Pencil n'arrive qu'en 2015, soit cinq ans après l'iPad. Et son arrivée se fait sans tambour ni trompette — Jobs est mort depuis quatre ans, mais l'esprit de la communication Apple sous Tim Cook conserve cette modestie sur les fonctions stylet. C'est cette retenue marketing, autant que la patience industrielle, qui distingue l'iPad du Newton. Apple a appris à ne plus promettre ce qu'elle ne pouvait pas tenir.

Coda — l'avenir des échecs féconds

Aucun des trois projets que cet essai a retracés n'a été un succès commercial à son époque. Tous trois ont marqué des esprits, formé des ingénieurs, anticipé des évolutions, et — surtout — fourni des leçons que les survivants ont mises en pratique. Jeff Hawkins a transformé l'échec GRiDPad en succès Palm. Apple a transformé l'échec Newton en succès iPhone puis iPad. Roger Fidler a publié, sur la transition numérique de la presse, des analyses qui restent justes trente ans plus tard.

L'histoire industrielle, quand on la lit en détail, est plus souvent une histoire d'échecs féconds que d'inventions soudaines. Les machines qu'on utilise aujourd'hui doivent une partie de leur forme à des machines qui ont existé brièvement et qu'on a oubliées. C'est, à mon sens, une raison de respect pour ceux qui ont tenté avant que les composants ne soient prêts. Ils sont, sans le savoir, les premiers chapitres d'une histoire dont les chapitres suivants — Wacom Cintiq, iPad Pro, Galaxy Tab Ultra, Wacom Movink — n'existent que parce qu'eux ont essayé.